dernière soirée à tbilissi
Les cavaliers de chez nous partent à cheval sur des selles en fer improbables pour une folle ascension des montagnes, encadrés par une bande de centaures tchétchènes. Ceux qui ne savent pas monter -pauvres de nous- partent à regret et rentrent à Tbilissi… le soleil se couche une dernière fois sur notre épopée..
ça sent la fin… d’autant qu’on ne se retrouvera pas vraiment ensuite.. certains s’envoleront en direction de Paris ou Marseille, d’autres reprendront la route puis le bateau, il n’y aura pas de soirée d’adieu des camionautes, un petit goût d’inachevé nous reste en bouche.
Le positif dans ces cas là, c’est que la porte reste ouverte : mille aventures individuelles et collectives sont encore possibles, à nous de jouer avec la matière qu’on rapporte, filmique, photographique, textuelle, musicale…
Ce qui est certain, c’est que quoi qu’il arrive, la Géorgie restera ancrée dans le coeur de chacun d’entre nous, petit pont tendu entre nos âmes, fragile mais indestructible.

A tous, Gaumarjos !
La pluie a gentiment attendu hier qu’on ait fini le deuxième jour de tournage avant de noyer la vallée. Déluge sur ma petite tente bâchée. Ciel lavé. La lune dans la nuit, comme un oeil de loup qui luit.

Aujourd’hui programme chargé : montage et projection du dernier épisode, mais aussi dori, course traditionnelle de chevaux organisée par l’ami Floru et l’ami Arbi, et tournoi de lutte au campement, et soirée d’adieu…

Tous montent à cru, les chevaux et les cavaliers partagent la noblesse des montagnes qui se tiennent bien droit tout autour de nous, c’est à qui aura la plus fière allure. L’enjeu de la course, financier, est assez important pour qu’on sente les tensions monter avant le départ, et après l’arrivée. Du haut de ses 19 ans, le finalement déclaré vainqueur des 150 lari mis en jeu -à gauche sur la photo- n’hésite pas : il les remet en intégralité aux cuisinières du village pour offrir ce soir un banquet à tout le monde.
Les autres gagnants, accompagnés de leur monture, se font tirer le portrait par Laure, si efficace qu’on la surnomme “l’imprimante”. Etonnant de voir comme les chevaux posent.

Après, tout s’enchaine, tristesse et joie mêlées, et c’est déjà demain, l’heure des séparations.
Une armée d’aigles au bec cruel
contre une armée de loups ô combien effrayants,
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des chevaux qui dansent sous leur crinière de jeune mariée,

des acrobaties en plein ciel, 
tout le monde veut se faire maquiller, tout le monde veut lutter, tout le monde veut danser, et si possible en même temps ! Le tournage dure toute la journée, et il faudra continuer demain. On sort de là un tout petit peu lessivés…

Le soir, des touristes tchèques en quête de vieilles églises sont là, et c’est étrange pour nous de voir soudain débarquer ces occidentaux si occidentaux, avec leurs shorts et leurs cuisses roses, leurs appareils photo et leur ventre en avant, au milieu de cette esquisse de village où les hommes sont aussi racés que leurs chevaux. Par ailleurs tout à fait charmants, les tchèques ont commandé pour leur escale un concert traditionnel auquel ils nous invitent et nos magnifiques hôtesses, Bella et Leila en vedette, revêtent leurs habits de lumière pour quelques chants et danses tchétchènes, avec l’ensemble du groupe Pankissi. Leur beauté est si troublante que nos photos sont floues.


Alors ce serait une fête où tous les animaux danseraient ensemble, et soudain viendrait planer l’ombre menaçante de l’aigle mais heureusement le loup et le lion s’entraideraient pour désamorcer le conflit et l’aigle inviterait tout le monde dans le ciel…

Le soir, Moussa le compositeur tchétchène vient chanter pour nous, ivre mort et souriant, mais le poids de l’exil dans la voix. Je ne filme pas. La table est belle pourtant, riche des vergers de Kakhétie, pleine de noix, de pommes, de raisin, d’anchois et de cornichons, de vin et de djadja. Et je ne filme pas non plus Arbi qui raconte la guerre à Grozni avec deux mots d’anglais et mille blessures dans les yeux.

Pluie torrentielle à l’aube, heureusement qu’on a trouvé une tente pour notre ange gardien Arbi, le fils de Bella, qui s’apprêtait à dormir encore une fois sur le banc. Sous le noyer, Tchakoutcha dans son hamac ébroue ses cent kilos et part sous la pluie à pieds, direction la Mingrélie, pour un concert avec le Théâtre du Mouvement. Il va nous manquer, notamment pour encadrer les ateliers. On est deux en écriture, deux en arts plastiques, et une bonne petite centaine d’enfants nous attendent aujourd’hui pour écrire et fabriquer le film. 
Histoires de guerre, de conflits, de religions, quand on demande aux petits de nous raconter leurs contes de fées, ils nous parlent des héros de la résistance. Du coup on s’adapte, et on se projette sur les symboles animaliers. Le lion géorgien, le loup tchétchène, l’aigle russe… Manque la figure de l’Arabie Saoudite, qui forme à distance des hijabs, finance les mosquées, met la pression sur la population pour qu’ils ne chantent plus, ne dansent plus, ne dessinent plus, couvrent les femmes.

Leila, belle, douce et qui respire l’intelligence, s’inquiète du sort de la région, nous demande pourquoi la communauté internationale ne les aide pas, les tensions montent chaque jour davantage entre les soufistes et les wahhabistes, les traditions sont menacées, les vieux Kystes chassés de la mosquée par les radicaux sont forcés de pratiquer leurs rituels, les zykr, dans une grange délabrée. Tout le monde dit que nous ne pourrons peut être plus revenir. Leila nous supplie de ne pas dire qu’elle est venue nous raconter ça, et nous, gorge serrée, on se sent impuissant, et le projet du film parait d’un coup bien dérisoire. Les affiches qu’on a mises pour annoncer nos soirées projection ont toutes été arrachées. La famille Piano hésite à repartir sur le champ mais les enfants sont là, en attente avec leurs grands yeux, et on va faire au mieux.
